Un modèle de perception autistique

La perception auditive dans l’autisme est principalement étudiée à la lumière de deux modèles de fonctionnement perceptif : le WCC (Happé et Fritz 1999) et l’EPF (Mottron et al 2006). Cependant, l’EPF de Mottron, plus récent, est le modèle le plus consensuel à ce jour, c’est donc ce dernier que nous allons détailler.

Un modèle de fonctionnement perceptif dans l’autisme : l’EPF

Après une importante revue de la littérature, le chercheur québécois Laurent Mottron et ses collaborateurs ont réalisé en 2006 un modèle de fonctionnement de la perception chez les personnes autistes, l’EPF (Enhanced Perceptual Functionning), basé sur 8 principes de fonctionnement.


Ce modèle rend compte des performances supérieures globales des personnes autistes dans les modalités visuelles et auditives. Les processus perceptuels seraient ainsi difficiles à contrôler, du fait de la grande quantité d’informations perçues et perturberaient le développement d’autres comportements et capacités. Une trace perceptuelle supérieure pourrait être responsable d’une plus grande mémoire des propriétés de surface des patterns visuels et auditifs. Les auteurs supposent que cette capacité de perception peut s’expliquer par des connexions neuronales anormales, ou par des inhibitions inconscientes ou imprévisibles des processus d’ordre supérieur. Ce modèle évoque également les autistes savants, plus particulièrement l’étude d’un patient EC, un dessinateur savant, qui privilégierait les éléments locaux dans la construction graphique.

Détail des 8 principes de fonctionnement de l’EPF :

Principe 1 : Les autistes bénéficient davantage d’une perception localement orientée.
Les autistes font preuve de performances supérieures dans des tâches hiérarchiques à longue exposition (nécessitant une dizaine de secondes pour être réalisées et faisant appel à la capacité de distinction entre niveau local et global, l’attention, la planification et les composantes motrices). Cette supériorité s’explique par une absence de conflit entre la perception globale et le traitement local pour les autistes, qui, en revanche, handicape les  non-autistes dans ces tâches. Cependant, dans des tâches diminuant ce conflit, les performances obtenues par les sujets autistes et les sujets du groupe contrôle sont similaires.
Exemple de tâches : reproduction de dessin ayant un sens ou non, désenchevêtrement de figures…
Les performances des autistes sont également supérieures dans des tâches hiérarchiques à courte exposition (qui nécessitent quelques centaines de millisecondes pour être complétées)  Il s’agit de tâches de choix forcé, qui sont  moins influencées par l’exécution consciente et les composantes motrices que les tâches à longue exposition.
Exemple de tâche : discrimination perceptive…

Principe 2 : Le gradient de complexité neuronale est inversement proportionnel au niveau de performance pour les tâches perceptives de bas-niveau.

Les autistes ont de meilleurs résultats que les non-autistes pour les tâches les plus simples (de bas niveau). Concernant l’audition par exemple, l’identification et la discrimination des sons purs est accrue. En revanche, les connections à grande échelle, nécessitées dans le traitement de haut niveau, seraient altérées dans l’autisme.

Principe 3 : Les comportements atypiques précoces ont une fonction de régulation des stimuli perceptifs.

Les très jeunes autistes présentent des regards latéraux, souvent orientés sur des stimuli en mouvement. Cette vision latérale est associée au filtrage d’informations de haute fréquence spatiale (perception des détails) et à la facilitation de hautes fréquences temporelles (perception du mouvement). Elle peut être interprétée comme une tentative précoce de limitation d’informations perceptuelles pour se concentrer sur l’information  optimale pour une tâche donnée.
Principe 4 : Les régions du cerveau associées à la perception primaire et associative sont anormalement activées pendant les tâches sociales et non-sociales.
Des études d’imagerie cérébrale ont montré que malgré des niveaux de performances normales, les autistes présentent une activation supérieure des aires visuo-perceptives, en association avec une activation diminuée des aires dédiées aux tâches de haut niveau ou aux interactions sociales.  
Principe 5: Le traitement supérieur est optionnel pour les autistes et obligatoire chez les non-autistes.
Les autistes auraient des représentations physiquement plus précises ou psychologiquement  moins déformées. Par exemple, ils ne sont pas sensibles à l’illusion de Muller-Lyer si on leur demande laquelle des deux lignes est la plus grande. En revanche, si la question posée est « Quelle est la ligne qui semble la plus longue », les personnes autistes indiquent la ligne paraissant la plus longue.  Ils seraient donc moins sensibles aux interférences et présenteraient une plus grande autonomie des traitements de discriminations à partir des influences de catégorisation. Ainsi, leur perception serait plus autonome, et moins sensible à l’influence des fonctions de haut niveau

Principe 6 : L’expertise de la perception sous tend le syndrome savant.

Le syndrome savant chez les autistes correspondrait à un grand niveau d’expertise chez les non-autistes.
Ainsi, la perception aurait un statut particulier dans l’apparition et le développement de la capacité spéciale du savant.
Il y aurait un statut spécial de la perception dans l’apparition et dans le développement de la capacité spéciale du savant. Cette capacité nécessite 5 niveaux distincts : une rencontre avec une classe d’unité perceptuellement définies, un cycle cerveau-comportement, des effets d’expertise, un apprentissage implicite et une généralisation du nouveau matériel.
Principe 7 : Le syndrome savant est un modèle autistique pour réaliser des sous groupes pour classer les troubles envahissants du développement.

Une première distinction est faite entre les personnes dites « autistes » et les personnes atteintes du syndrome d’Asperger. Dans le premier groupe, on distingue les personnes qui utilisent le langage oral de celles qui ne l’utilisent pas. On y distingue également les autistes qui développent un syndrome savant de ceux qui ne le développent pas. Il n’existe pas à ce jour de données confirmant une cause génétique pour le syndrome savant. Ce syndrome peut donc constituer un moyen de classification de l’autisme. En effet, son apparition n’est pas exhaustivement liée à une exposition à la modalité augmentée : la plupart des autistes savants sont exposés à la musique, et tous ne deviennent pas savants.

Principe 8 : Le fonctionnement accru des aires primaires de perception peut expliquer les spécificités perceptuelles autistiques.
L’organisation du cortex visuel chez les autistes suggère une plus grande capacité perceptive grâce à un fonctionnement supérieur, c’est à dire une implication et une autonomie des régions centrales et postérieures du cortex visuel. Le traitement localement orienté (pr1), l’implication supérieure des régions postérieures dans des tâches multiples (pr4) et l’autonomie supérieure par rapport aux influences de traitements de plus haut niveau (pr5) s’expliqueraient grâce à des connections à longue distance hiérarchiquement supérieures vers des régions plus postérieures. De même, le traitement de bas niveau augmenté (pr2) serait le résultat d’une performance supérieure des fonctions desservies par les régions visuelles les plus postérieures du cerveau. Les regards latéraux précoces (pr3)  seraient liés à un input accru du cortex visuel postérieur. Enfin, le niveau de spécialisation (pr6), probablement déterminant des sous-groupes de TED (pr7) correspondrait à la traversée de l’axe de spécialisation vers les régions centrales du cortex visuel, et l’équivalente traversée du traitement auditif vers le cortex auditif primaire.




Le modèle EPF de Mottron et al prédit donc que la perception joue un rôle différent et supérieur dans la cognition autistique en réaffirmant le principe d’orientation locale de la perception et un fonctionnement perceptif supérieur, ainsi qu’une organisation fonctionnelle particulière du système sensoriel.

 

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